SEXUALITÉ - Perspective phylogénétique


SEXUALITÉ - Perspective phylogénétique
SEXUALITÉ - Perspective phylogénétique

La sexualité déploie des significations de plus en plus complexes à mesure qu’on s’élève dans l’échelle zoologique. Sa présence est réelle mais discrète dans le monde des unicellulaires. Les travaux de E. L. Wollman et F. Jacob sur la génétique microbienne reposent précisément sur la découverte qu’il existe chez les bactéries une polarité sexuelle et qu’au hasard des collisions une bactérie donatrice injecte un segment de son chromosome dans une bactérie réceptrice. Ces phénomènes de conjugaison ne jouent qu’un rôle marginal dans la reproduction. D’ordinaire, les bactéries se multiplient par fission et, entre elles, il peut y avoir transfert de matériel génétique par l’entremise de virus ou par l’absorption de gènes libérés dans des broyats bactériens. Chez les êtres pluricellulaires, les cellules se spécialisent, en même temps que s’accroissent les échanges vers l’extérieur. Dès lors, la reproduction par conjonction de deux cellules produites par des organismes différents s’impose comme règle générale. Ce qui a pour effet, en brassant les programmes génétiques et en substituant l’altérité à l’identité, l’espèce à la lignée, la mort individuelle à la dilution indéfinie, de contraindre au changement et d’offrir un terrain diversifié au tri de la sélection naturelle.

Facteur d’évolution, la sexualité ne cesse d’évoluer. Elle apparaît d’abord sous le contrôle exclusif des informations codées dans les gènes. Ensuite, chez les vertébrés et quelques invertébrés, s’ajoute un contrôle hormonal. Enfin, se superposant à eux, les dispositions cérébrales des mammifères introduisent une liberté de choix et inaugurent la voie qui franchira chez l’homme la distance de l’imaginaire et du symbolique, ce que J. Monod appelle les «simulations» en circuit fermé. Au terme de l’aventure, serait-il étonnant que la sexualité accède elle-même aux dimensions d’un langage?

De la maturation à l’histoire

On s’imaginerait à tort que, d’un bout à l’autre de la phylogenèse, le comportement sexuel est préformé dans son déroulement et adapté à son objet en vertu d’un montage héréditaire, spécifique à chaque espèce. En fait, rien n’est moins évident dès qu’on s’efforce de vérifier l’impact de l’expérience acquise avant la puberté. La méthode est simple: on élève quelques animaux dans un isolement total ou partiel et on compare leurs performances adultes avec celles d’un groupe témoin. Tout le problème est d’identifier les renseignements dont on prive ainsi l’organisme (Schneirla).

Chez les vertébrés inférieurs, l’apprentissage ne semble pas essentiel à l’organisation du comportement, sinon sous forme de rodage du système. En revanche, élevé en complète isolation, le cobaye adulte est souvent inapte à monter correctement une femelle en chaleur, ce qui bloque la chaîne des réactions subséquentes (Valenstein, Riss et Young, Coulon); il s’accouple sans difficulté si, durant la phase d’isolement, il a eu l’occasion de voir des congénères (Gerall), ou simplement d’être exposé aux sons et odeurs qu’ils émettent (Harper). Le fait qu’à certains égards l’orientation posturale dans l’accouplement dépende de l’expérience antérieure paraît assez répandu parmi les mammifères de sexe mâle: on l’a observé chez le rat (Hard et Larsson), le chat (Rosenblatt), le chien (Beach) et le taureau (Hale et Almquist).

À un échelon supérieur, le comportement du singe rhésus élevé dans l’isolement et mis en présence, à l’âge adulte, d’un partenaire expérimenté de l’autre sexe est connu par les travaux de Mason et Harlow. Pour le mâle, tout se passe de nouveau comme s’il «ignorait» ce qu’il doit faire: il se livre à des montes latérales avec mouvements pelviens, à des montes dorsoventrales sans saisir avec ses pieds les chevilles de sa partenaire, à moins qu’il ne se masturbe en réponse à ses avances. Quant à la femelle, elle n’adopte que rarement une posture réceptive. Il y a pourtant, par rapport aux mammifères inférieurs, deux différences. D’une part, le déficit postural est plus généralisé dans la population et moins réversible dans le temps; d’autre part, il s’inscrit dans un syndrome qui comporte des autostimulations rythmiques, des troubles émotionnels et un manque de réciprocité dans les communications. Par ailleurs, les rares femelles devenues gravides ont manifesté des attitudes de rejet envers leur progéniture. Excluant donc l’hypothèse d’une déficience purement motrice, ce tableau d’ensemble suggère plutôt que, chez le rhésus, la sexualité s’enracine dans la trame des rapports affectifs et sociaux qui jouent un rôle majeur dans l’enfance prolongée des primates. Sans doute cette interprétation rend-elle compte également des données plus fragmentaires que l’on a recueillies sur des chimpanzés sexuellement naïfs (Nissen).

L’analyse expérimentale démontre donc que l’organisation du comportement sexuel des mammifères n’est pas une simple affaire de maturation physiologique. Apprentissage et socialisation y collaborent. Il en est ainsi a fortiori chez l’homme qui, par son état d’incomplétude extrême à la naissance, est voué à se constituer entièrement dans la relation à autrui. Polymorphe au départ et sans objet prescrit, la sexualité humaine surgit au sein d’un univers culturel de dictions et d’interdictions, se joue autour des orifices du corps, se structure dans l’institution familiale, s’intègre à l’existence comme mémoire et projet; bref, se détermine dans son identité et sa différence à travers les vicissitudes d’une histoire singulière.

De la finalité au sens

Dans le règne animal, la vie sexuelle est astreinte à des périodicités qui ont pour effet de synchroniser les amours, d’augmenter les chances de fécondation, de favoriser la survie de la progéniture.

La plupart des espèces sauvages ne s’accouplent que pendant une ou deux périodes de l’année, au printemps ou en automne. Cela vaut pour la grande majorité des mammifères et presque tous les vertébrés inférieurs, surtout dans les climats froids et tempérés. Même les primates infrahumains, en tout cas les macaques et les babouins, n’échappent pas à la règle et l’on en juge par la répartition temporelle des naissances dans leur habitat naturel (Lancaster et Lee). Cette discontinuité dans l’activité génitale est régie par des facteurs climatiques tels que l’éclairage et la température, dont les variations stimulent l’hypothalamus qui, à son tour, grâce à des substances transmises par voie neurovasculaire, met en branle les fonctions gonadotropes de l’hypophyse.

À l’époque des accouplements, le mâle reste en état de rut permanent sous l’action des hormones androgènes sécrétées continûment par ses testicules. En revanche, la femelle du mammifère inférieur connaît une autre périodicité qui résulte de la sécrétion cyclique des hormones ovariennes. Elle n’est réceptive et stimulante pour le mâle, qu’à intervalles réguliers, juste au moment du cycle où ses ovaires sécrètent des œstrogènes en abondance et contiennent des ovules mûrs, donc quand la conception est possible. Que l’excitabilité passagère de la femelle en période féconde trouve sa contrepartie dans la disponibilité copulatoire du mâle, voilà qui lie étroitement la sexualité à la reproduction. Le contrôle exercé ici par les hormones est indéniable sans être pourtant aussi clair qu’on l’avait imaginé. Par exemple, l’activité ovarienne de la souris est influencée par la proximité de mâles adultes (Whitten); la stimulation de régions précises de l’hypothalamus ou un éclairage continu provoque chez la rate une réceptivité permanente sans ovulation. D’autre part, après castration à l’âge adulte, l’aptitude au coït subsiste plusieurs années chez le chien expérimenté (Beach) et décline moins vite chez le chat qui a joui d’un long passé d’expériences sexuelles (Rosenblatt). Ainsi, facteurs hormonaux et nerveux, stimulations externes et apprentissages se croisent avec tous leurs aléas. Quant aux singes et aux anthropoïdes, les études de ces dernières années suggèrent qu’ici encore, dans son milieu naturel, la femelle n’est attrayante pour le mâle et réceptive à son égard qu’à l’approche de l’ovulation. Toutefois, à ce niveau de la phylogenèse, l’intrication du sexuel et du social devient telle que, dans une troupe de babouins sauvages, les mâles, tout en étant puissants et fertiles dès l’âge de cinq ans, n’ont le droit de s’accoupler que lorsqu’ils ont acquis vers dix ou onze ans un statut suffisamment élevé dans la hiérarchie: sans quoi, non seulement les mâles dominants découragent leurs tentatives, mais les femelles en chaleur repoussent leurs avances (Devore). Si l’on ajoute que l’homosexualité avec inversion des rôles se pratique à travers le jeu des dominances chez certaines espèces de macaques (Simonds) et que des préférences dans le choix du partenaire interviennent notamment chez les chimpanzés (Goodall), il faut conclure que la sexualité en vient à déborder de plus en plus le cadre des stricts déterminants physiologiques.

L’être humain a ceci de spécifique que sa sexualité échappe aux contraintes liées à la perpétuation de l’espèce. Il n’y a chez l’homme aucun cycle saisonnier. Quant à la femme, dont la transcendance par rapport à toute finalité pragmatique est déjà visible dans le développement des seins en dehors de la lactation, son désir n’est plus limité à un moment du cycle ovarien. Pour ce qui est des fluctuations de la libido féminine, les résultats des enquêtes statistiques sont contradictoires: Catherine Davis, Terman, Van Emde Boas, Kinsey et autres constatèrent un maximum de désir aux alentours des règles, Benedek et Cavanagh au milieu du cycle tandis que Rendu remarquait qu’à la fin des années 1960 les femmes canadiennes auraient répondu à la courbe Davis-Terman, pour ensuite se rapprocher de la courbe Cavanagh. Quoi qu’il en soit, dans l’un et l’autre cas, le facteur socio-culturel (abstention durant les règles, privation liée à certaines méthodes contraceptives, stéréotypes répandus par les mass media) semble être déterminant; et, du reste, que veut dire un «maximum de désir»? Par ailleurs, les effets d’une ovariectomie bilatérale et de l’administration postopératoire d’hormones ovariennes sont variables et peu prévisibles, ce qui s’explique mieux par des facteurs psychologiques que physiologiques. Dès lors, libre des périodicités monotones et cessant de s’épuiser dans la fonction reproductrice, la sexualité humaine peut s’ouvrir à l’infini du désir, en quête d’une plénitude de sens.

Du signal au signe

Jusqu’à un certain point, la sexualité animale se laisse analyser à l’intérieur d’un schéma stimulus-réaction.

Objet privilégié de l’éthologie, le monde des insectes, poissons et oiseaux repose dans une organisation sur une congruence remarquable: à des signaux typiques chez un membre de l’espèce correspondent chez un autre des mécanismes innés de déclenchement. Ainsi, chez le papillon Argynnis paphia , la parade nuptiale du mâle est déclenchée par l’alternance rapide de la face jaune-orange et de la face sombre des ailes d’une femelle en vol, comme d’ailleurs, et avec des effets accrus, par un cylindre où alternent des stries jaune-orange et sombres, que l’on fait tourner jusqu’à une vitesse atteignant la fréquence critique de fusion (Magnus). De même, un canard de Barbarie adulte, fixé précocement sur la personne humaine par «imprégnation», réagit comme il l’eût fait à la posture typique d’une cane s’offrant à la copulation, lorsque Lorenz lui présente sa main, tenue horizontalement et à une hauteur déterminée. L’important est de comprendre qu’il n’y a ni perception de l’autre comme tel, ni rencontre véritable, mais libération d’un comportement par une configuration spécifique.

Chez les mammifères inférieurs, la séquence des actes menant à la copulation engage plusieurs modalités sensorielles et se trouve relancée par la nouveauté du stimulus (Schein et Hale), mais elle n’en reste pas moins sous le contrôle de signaux déclencheurs, innés ou appris, dont les partenaires sont de simples supports. En revanche, chez les anthropoïdes, Buytendijk a sans doute raison de voir se profiler l’«ombre» d’une relation à leur corporéité propre et aux autres comme tels, à en juger par l’érotisme buccal du jeune chimpanzé, la passion de l’épouillage mutuel, la richesse des gestes et attitudes, le fait que les partenaires ne sont plus entièrement commutatifs, mais aussi l’aide que peut apporter une femelle expérimentée à l’intromission d’un mâle naïf (Mason) et le début d’une reconnaissance de soi dans le miroir (Gardner).

Portée par une intension de rencontre, la sexualité humaine dépasse résolument le schéma stimulus-réaction. Comme l’a montré M. Merleau-Ponty dans son analyse du cas Schn., ni le baiser, le contact ou la vue d’un corps féminin, ni la représentation ou l’évocation d’une scène érotique n’ont en soi le pouvoir de susciter l’érection. L’éveil du désir suppose que le sujet se mette en situation sexuelle, en d’autres termes qu’il s’abandonne au langage immédiat du corps, qu’il consente au paroxysme d’une présence saturante, qu’il se projette dans les virtualités de l’imaginaire et du symbolique. C’est dire aussi que le désir ne se déploie que dans un monde de signes où la courbe d’un sein, le murmure d’une plainte, le rythme de la caresse prennent valeur de manifestation absolue et se fondent dans le rapport expressif d’une subjectivité à une autre. En ce sens, il est éminemment révélateur que, à l’échelon humain seul, le coït affronté soit rendu possible par la morphologie du corps, et que la femme présente un orgasme apparent, comme si, dans son registre même, la sexualité humaine s’orientait vers une extase partagée dans une étreinte sans dehors.

Les données que l’on vient d’évoquer suggèrent la manière dont la sexualité humaine, tout en étant préparée par celle du monde animal, s’en détache avec évidence. Il serait intéressant de retourner la question et de se demander ce que le support de la phylogenèse apporte à la réussite, à l’inquiétude et aux éventuelles contradictions de la sexualité humaine.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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